Le silence de ce lieu pouvait être assimilé à s'y méprendre au calme olympien demeurant dans un cimetière pour le salut des âmes errantes. Et ce silence, paradoxalement bruyant pour quiconque n'y avait jamais mis les pieds, m'était si familier qu'autrement je ne saurais imaginer ce lieu. C'était à croire qu'il était désert. Ce qu'il était la plupart du temps. Joan, mon géniteur, passait ses journées à des lieux de là avec des compagnes inconnues, d'origines diverses tandis qu'Hélène prétendait faire tourner son affaire d'une main ferme. Leurs présences n'étaient qu'éphémères à ma grande joie. A dire vrai, j'étais parfois étonnée que le monde sache mon existence, tant je paraissais exclus de leur vie. Nous ne nous parlions jamais si ce n'était pas l'intermédiaire de domestique. Je pouvais me rendre où bon me semblait pour y faire ce que je désirais tant que mes frasques ne faisaient pâtir la dynastie des McDarmeth. En gros, je pouvais faire le trottoir dans les quartiers les plus mal famés, cela n'aurait affecté mes géniteurs. Etrange définition du mot « famille ». Et pourtant, les portraits qui ornaient le mur de l'entrée présentait un bonheur digne de ceux arboraient par le rêve américain. Une famille unie, souriante, parfaite en tout point. J'étais constamment dessus tirée à quatre épingles à divers instants de mon existence. A 4 ans, mon visage se voyait déformé par du maquillage bien trop luxueux, et lourd pour mes traits. A 10 ans, je vacillais sous le poids de mes talons, incapable à cet âge maladroit, de me tenir droite et rigide. A 16 ans, âge où j'avais décidé de me retirer de cette famille, mon sourire se faisait factice, presque obligé. Je ne me reconnaissais dans aucune de ces images, ni dans cette famille bien trop différente de la mienne. Mais si ces cadres se trouvaient là c'était justement pour maintenir l'illusion d'une unicité. Le visiteur naïf, presque stupide y verrait l'antre du bonheur, au détour de la vallée des bons sentiments. Tout cela m'éc½urait. Le pire, tous y croyaient. Je jetais mon sac à dos, près de l'entrée avant de me diriger vers la cuisine. Notre gouvernante tricotait une écharpe tout en fredonnant quelques berceuses de sa jeunesse. Elle était si âgée qu'elle ne devrait pas travailler. Ses cheveux grisonnants étaient noués en une longue tresse lui arrivant jusqu'au bas du dos. Ses vêtements semblaient bien trop grand pour elle ou était-elle trop fragile pour eux ? Elle était indienne, réfugiée d'une ancienne réserve, servant les McDarmeth depuis bien longtemps. Elle était également ma nourrice, car bien évidemment Hélène n'aurait pu s'occuper du mouflet qu'elle avait engendré. C'était à se demander si elle m'avait vraiment engendré. Les mains de Maya se faisaient si faibles que le fait qu'elle puisse encore les utiliser me stupéfier. Ouvrant un placard, je me saisis d'un paquet de chips avant de me diriger vers le réfrigérateur.
_ Bonsoir Miss Maddie, comment s'est passée votre journée ?
Prenant une canette de soda, je me contentais d'opiner. Je ne pouvais être affectueuse avec elle. Je me l'étais interdit. Je ne pouvais me faire à l'idée d'établir un quelconque lien social, ce serait au-dessus de mes forces. Et toute la faute en revenait à Hélène. Elle m'avait fait désespérer de la race humaine. A présent, je ne croyais plus en rien. Je quittais les lieux par la porte de derrière, atterrissant dans notre garage. Cet endroit était inutilisé pour la bonne raison que la limousine de ma « mère » ne pouvait y entrer, elle était donc conservée dans un parking privé tandis que Joan n'était pas demeuré assez longtemps à la maison pour avoir besoin de la ranger. Il se contentait de la mettre au bout de l'allée. Oui, l'ostentation dans ma famille prenait une proportion invraisemblable. J'avais du mal à comprendre leur façon de voir le monde. A croire que les arbres étaient faits de dollars alors que les gens se transformaient en simples distributeurs. Le capitalisme n'avait jamais dû atteindre de tels sommets. Je posais mes victuailles sur la machine à laver avant de dégager plusieurs planches de devant une vieille commode. Prenant une grande inspiration, je poussais la commode de côté pour révéler un objet recouvert d'un drap miteux. J'eus un sourire à sa vue. Voici une des raisons pour laquelle je demeurais en ces lieux. Pour ma Becky. Mon inestimable BMW Motorrad R 1200 GS. Une pure merveille. D'un geste sec, je découvris l'objet qui luisait faiblement. Elle était encore cabossée de tout côté, le guidon vacillait un peu sous ma poigne alors que quelques fils électriques s'échappaient du tableau de bord. J'avais énormément de travail à faire là-dessus avant de pouvoir me complaindre dans la liberté qu'elle m'offrirait sûrement. Peut-être pourrais-je fuir au-delà de ce lieu, de ces gens, de ces barrières sociales ? Car au fond de moi, c'était ce que cette moto signifiait. La fuite constante de celle que j'étais. Je l'avais trouvé près d'une benne à ordures non loin du seul parc du quartier. Après maintes tergiversations, je l'avais emmené, entrapercevant déjà tout son potentiel. Et après les cours, je m'enfermais quelques heures avec elle, lui donnant de plus en plus belle allure. Prenant une gorgée de soda, j'évaluais ce qui m'était possible de faire aujourd'hui. J'enclenchais mon IPod, augmentant le volume au maximum. Forsaken de Disturbed and Korn se mit à hurler dans le minuscule garage. Je me saisis alors de ma clé à molette puis m'installais face à mon bijou. Si Hélène découvrait ce passe-temps, elle me le retirerait sur le champ, je devais constamment être sur mes gardes. Quant à Joan, il ignorait presque mon existence, se foutant réellement de ce qui pouvait arriver. Tant qu'il avait prouvé sa fertilité en m'ayant, le reste lui passait au-dessus de la tête. Non que je ne m'en plaignais. C'était un plaisir de passer l'un près de l'autre sans avoir à s'accorder un regard.
I'm over it
You see I'm falling in the vast abyss
Clouded by memories of the past
At last, I see
Le Vampire Lestat m'avait fait découvrir cette chanson, et je devais admettre qu'en pénétrant le monde étrange des vampires, j'en étais venue à les envier. Anticonformistes, pires hors la loi, savourant l'éternité avec une délectation presque blâmable. Ils ne dépendaient de personne, ils ne comptaient d'aucune norme. Et si ce n'était les insanités sur le sang, le soleil ou ces histoires d'ail, j'aurais presque apprécié en devenir une. Peut-être ainsi, durant une sombre nuit, je pourrais égorger mes géniteurs avant de disparaître bien avant l'aube. J'eus un sourire carnassier à cette idée. Si seulement les pensées pouvaient prévaloir les actes, peut-être aurais-je enfin la force de détruire mes chaînes ? A 19 ans, il serait temps.
You see I cannot be forsaken
Because I'm not the only one
We walk amongst you
Feeding, raping
Must we hide from everyone
J'aurais aimé en dire de même sur mon cas. Avoir la certitude que d'autres partageaient mon mode de pensées, non pour les côtoyer, ils demeuraient des humains, de vulgaires pions sociaux mais juste pouvoir présenter un front commun, renverser le « Gotha » et le système hiérarchique de notre société. Prôner une sorte d'anarchie modérée. Chacun pour soi. Une certaine autonomie. Le renouvellement du mot liberté. Comme j'aimerais rien qu'une fois que le splendide « Gotha » ne soit vu que comme l'immuable paria. Et que les anarchistes puissent s'exprimer pleinement, hurlant aux corrompus, aux vendus ce qui devaient leur être dits. Bon sang ! Nous pourrions nous dire fière d'être humain.
oOo
Couverte de cambouis, je replaçais ma déesse à sa place, m'assurant que rien n'indiquait mon passage. Lorsque je rentrais dans la cuisine, Maya s'affairait à préparer un dîner que je serais la seule à toucher. En fond, résonnait d'une vieille radio un air des Gyspy King. Je n'avais jamais vraiment apprécié la voix des ritals étant plutôt centré sur le genre Evanescence/ Within Temptation. Mais je devais admettre qu'entendre cette mélodie me ramena quelques années auparavant, lorsque je sautillais sur les genoux de Maya, impatiente, alors qu'elle tressait mes longs cheveux roux. C'était une époque qui me paraissait si lointaine. Elle eut un sourire en me voyant, sourire qui fit plisser ses minuscules yeux bridés. Mais je n'en tins rigueur, me contentant d'ignorer sa bonhomie, sa bienveillance. Je ne pouvais être sociable, car je n'avais été habitué à l'être. Vivant avec Hélène, mon mal-être social n'était qu'évident. Je me rendis dans ma salle de bain alors qu'elle m'informait d'une voix légèrement grisante :
_ Votre dîner sera bientôt prêt Miss Maddie.
Je pénétrais dans mon antre, véritable représentation de mon Moi où chaque chose n'était que la preuve ostentatoire de ma non-conformité à la vie du « Gotha ». Aucune fanfreluche, ni dentelle ou rose bonbon. Elle était assez modeste, et je la voulais ainsi, ne voulant m'apparenter aux capitalistes qui me servaient de géniteurs. Ma guitare trônait sur son piédestal, arborant fièrement diverses paroles de Blue October. La musique avait une place majoritaire dans mon existence. J'avais besoin de me convaincre qu'il existe quelque chose en quoi je pouvais avoir un contrôle. Et ma guitare ne formait qu'une avec moi. Elle était ma Bella linda. J'enclenchais mon IPod, avant de m'engouffrer dans ma salle de bain. Le jet d'eau ne put atténuer la stridence et le talent de la guitare de Matthew Bellamy. Les tonalités d'Invincible retentirent dans la salle, que je reprenais faiblement tant elle marquait mon existence. C'était comme si il s'adressait à moi, et en l'écoutant, je ne me sentais que plus forte, prête à affronter pour quelques heures les frasques d'Hélène.
Follow through
Make your dreams come true
Don't give up the fight
You will be alright
'Cause there's no one like you in the universe
Je fermais les yeux, appréciant le contact du chaud liquide sur mon corps nu. Et la voix suave du chanteur s'élevait parmi le brouhaha de l'eau. Et je me sentais éprise de ses paroles, charmée par leur profondeur. Bon sang ! Muse irait parfaitement dans cette idée que je me faisais du monde. Un monde de libre-arbitre, de choix sans pression. Une étrange réalité.
Do it on your own
It makes no difference to me
What you leave behind
What you choose to be
And whatever they say
Your souls unbreakable
J'aurais aimé te croire Matthew. Mais dans ma réalité, le « Gotha » commandait tout. Et même si j'essayais, mon âme s'en trouvait déjà altéré. Mon âme ne pouvait survivre à ces monstres. Je ne pouvais être aussi libertine qu'il le pensait, ce Matthew. Des fois, nous n'avions pas le monopole de notre vie. C'était ainsi, et cela se nommait destinée.
oOo
Maya déposa mon repas sur la table basse de notre immonde salon au soi-disant style victorien. Rien ne me semblait victorien dans ce style froufroumineux de bas étage, au manque évident de bon goût. Mais les amies de ma génitrice s'émerveillaient devant les dernières acquisitions d'Hélène, la rendant ainsi d'une arrogance dont je m'en serais bien passée. J'enclenchais le téléviseur, et tombais à mon grand damne sur GT Montana, la chaîne 100% people, ne s'intéressant qu'aux abrutis du « Gotha », à leurs histoires, à leurs scandales. Je retins un grognement. Hélène restait brancher 24h sur 24 sur cette chaîne débile dans l'espoir de ne jamais cesser de se faire parler d'elle. Et alors que j'allais changer de chaîne, la présentatrice, une pâle réplique d'Angelina Jolie, les lèvres en moins mais les obus en plus s'extasiait sur la principale nouvelle de jour étant : Les Sinetty, le retour ! Cela aurait fait un super titre de film d'horreur.
_ Leur jeune héritière est d'une beauté naturelle si enviable.
Diverses photos apparurent la montrant à son arrivée au lycée. J'en aurais presque rit tant c'était pitoyable. Je piquais une frite de mon assiette avant de m'esclaffer devant l'air horrifié d'Alexandra Sinetty lorsqu'Ashley lui était sauté dessus. Que disais-je déjà ? Pitoyable ! La stupide « Angie » réapparut soudainement, un sourire sur les lèvres, annonçant qu'une réception serait donnée au Myldred's Hall, l'une des salles de réceptions les plus célèbres du Montana, corolaire du Zaus, l'hôtel le plus en vogue de cette partie-ci de l'Amérique. Génial ! Il fallait juste pouvoir y échapper, et je n'aurais pas à me coltiner les sbires de ma « mère ».
_ Dans le prochain journal, nous parlerons de la réaction de l'héritière des McDarmeth face à cette menace troublant le calme de son empire.
Je m'en tâchais le débardeur tant je riais. Ma réaction ? Croyait-il vraiment que j'allais être estomaquée de cette nouvelle.
_ Ma réaction sera simple Angie : Rien à foutre.
Je fis disparaître l'obus le plus vite possible, encore amusée de son audace. Je le soulignais encore une fois. Que les Sinetty emménagent, c'était leur problème, personnellement, j'en étais ravie car Hélène serait bien trop occupée par la réputation de sa dynastie pour se soucier de moi. Alors ma réaction face à un répit serait la jubilation mais même cela ferait penser aux Sinetty être indispensable. Donc : Rien à foutre.